L’overdose

J’ai beau chercher dans le dictionnaire, je ne trouve pas de mot plus signifiant qu’overdose. Saturation, congestion ou apoplexie ne sont pas assez forts. La sensation est à présent trop physique pour l’ignorer : le processus sans fin de cette élection présidentielle française tourne au supplice et devient physiquement intolérable.

La tête bourdonne face à l’afflux d’informations continues dont les trois-quarts sont à jeter à la poubelle. La gorge se noue devant la parlote compulsive des commentateurs, les analyses fumeuses des experts en tout, les consignes insensées et les ralliements des disciples éconduits cherchant, dans la panique, une gamelle de dernière minute. Leur gigue nous soulevait déjà le cœur, maintenant qu’elle trémule en une danse de Saint-Guy, la voilà qui nous laboure les tripes. La carmagnole n’est pas loin.

Parce que nous en sommes là : immergés dans une réalité obscène qui nous garrotte jusqu’à en suffoquer. Des mois et des mois de numéros de clowns, de solennités grotesques, de simulacres, de manipulations, de postures et de slogans ont considérablement affaibli nos organismes. Une torture orange à la Kubrick, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

En amuse-gueules, nous eûmes les élections américaines. Donald Trump et Hillary Clinton en doses massives, matin, midi et soir. Gavés jusqu’à la glotte, nous n’en pouvions déjà plus. Mais le vote américain, hélas, nous concerne parce qu’il conditionne nos vies d’Européens. Il détermine le cap du sergent-chef allemand dont nous, troufions français, sommes les obligés – l’engluement de l’institution européenne, enclume soviétoïde, paralysant toute vocation. Le Brexit fut ensuite une autre rengaine aux accents d’apocalypse débitée sur le mode « alerte enlèvement » à chaque heure du jour et de la nuit. Puis ce fut enfin notre tour, le carnaval des primaires françaises, avec ses révélations, ses badaboum boum boum en série. Là, le rythme cardiaque collectif grimpa d’un cran. Les affreuses mises en scène calquées sur des jeux télé tinrent lieu de débats, animées par des maîtresses d’école dûment formatées. Contre toute attente, les électeurs plébiscitèrent dans chaque camp l’outsider désigné par les experts. Les Manuel Valls, Alain Juppé et autre Nicolas Sarkozy furent balayés presto, à notre plus grand soulagement.

François Fillon, le nouveau Père la Vertu, ayant la mauvaise idée de distribuer à ses pairs, d’un regard hautain, ses paraboles fielleuses, se fit tout à coup laminer, et méthodiquement, par l’Élysée socialiste et ses exécutants, presse et magistrature. Le coup tomba comme le tranchant d’une guillotine et la tête de Fillon roula dans le panier, sa bouche continuant d’articuler des sons. Ouvertement fomentée par le pouvoir, la mise à mort du tartufe fut brutale malgré sa lente agonie. On entendit jusque dans notre sommeil les râles de la victime et les rugissements des bourreaux.

Vendre sa camelote au bon peuple est une spécialité républicaine déclinée à toutes les sauces et pour tous les palais. C’est dire si nous eûmes à goûter du cuisseau faisandé garnie de purée industrielle. Les vieux grigous se poussèrent du ventre, les jeunes pousses jouèrent des coudes. Le baratin fut cacophonique. On discuta de tout sauf de l’essentiel – sécurité intérieure, souveraineté, politique étrangère, identité – glissant çà et là son bon mot, faisant la leçon, prenant la pose, s’indignant pour des riens. De l’ego en barres de plomb. Leurs logorrhées furent reprises en boucle sur toutes les ondes. Un déferlement d’images ridicules nous submergea : Emmanuel Macron en caleçon avec son épouse, cuisses à l’air, s’embrassant à pleine bouche; Marine Le Pen en vareuse amidonnée à la barre d’un voilier en haute mer; Jean-Luc Mélenchon, transfiguré en nouveau libertador, un rameau d’olivier à la boutonnière de sa veste de travail, éructant le poing en l’air. Des images en rafales et du tintamarre en bande son.

Les deux finalistes continuèrent le spectacle. Tout le monde rallia M. Macron. Prétexte rituel : « contrer le fascisme » – de ce fascisme fantasmé par des antifascistes d’opérette, comme l’explique si bien Pasolini (Écrits corsaires, 1974), idiots utiles, selon la formule de Lénine, ou inquisiteurs des plateaux télé servant ce qu’il y a de plus bête, de plus sale et de plus méchant dans la propagande officielle. Mme Le Pen, la voix rauque, vociféra jusqu’à la caricature son lot de sentences mille fois rebattues, un auditoire scandant en chœur ses pathétiques et morbides « on est chez nous ! on est chez nous! ». M. Macron, galvanisé par la scène, les bras en croix, hurla n’importe quoi dans son micro puis flotta, extatique, sur une mer de drapeaux mécaniques. Sa femme Brigitte envoya des baisers au public en déclamant : « Merci, merci à vous, si je tiens c’est parce que vous êtes là… »

Emmanuel Macron, toujours lui, artéfact technocratique, parrainé par tous les réseaux et toutes les éminences, posa en apôtre du renouvellement malgré la totalité des vieilles trognes de la Ve République rassemblées derrière lui. Marine Le Pen, toujours elle, brouillonne, ringarde, s’emmêlant les crayons, resta bloquée dans la diatribe et le beuglement approximatif. Lui en cravate et souliers glacés tapa la balle au pied d’une barre d’immeubles, entouré de caméras et de gardes du corps, sans oublier de caresser ostensiblement au passage la tête d’un petit noir en lâchant sa traditionnelle giclée de pure démagogie. Sur un chalutier du Sud de la France, elle, flanquée d’un Gilbert Collard déguisé en loup de mer, s’essaya au lancer de poulpe mort et pataugea dans le poisson pour faire semblant d’en être. Lui encore, talqué de frais, hollywoodien jusqu’au bout des dents, surjoua le rempart au nazisme en déposant sa gerbe, l’œil lointain et embué, au pied de tous les mémoriaux de la Shoah. Enfin, cerise sur le gâteau, un téméraire Nicolas Dupont-Aignan sortit comme un diable de sa boîte et fit allégeance à une Marine en transe, un peu déboussolée, sous les tweets d’insultes d’une poignée de vedettes en mal de gloire et de testostérone, très inquiètes pour leurs subventions.

Après le naufrage du quinquennat hollandais, nous voici réduits ad nauseam à endurer cet interminable feuilleton dans un abrutissement général. Le futur vainqueur n’est pas encore au pouvoir qu’on ne le supporte déjà plus.

L’heureux ou malheureux élu pourra difficilement « gouverner ». Les enjeux sont pourtant capitaux. Malgré les mises en demeure – « bien » voter sous peine des pires châtiments – force est de constater que le jeune champion sorti de la haute finance et des cabinets d’État n’est pas taillé pour le job (même soutenu par Barack Obama et Benjamin Biolay). Pas plus d’ailleurs que l’héritière nationaliste, propulsée au sommet par une gauche et une droite en faillite, qui n’a jamais rien su faire d’autre qu’enrager derrière un pupitre. Déjà, en coulisses, de futurs épurateurs s’échauffent : « Pilate et Judas, quel électeur êtes-vous? ». La fracture de la France se révèle à présent dans ce qu’elle a de plus cru. Le funeste François Hollande, sa suite et sa cour, auront non seulement délabré les institutions françaises et laissé un pays disloqué, mais établi une machine de guerre idéologique et judiciaire muselant toute contestation. Proclamateur de poncifs éculés, le président sortant en appelle à un Emmanuel Macron sauveur de la démocratie, mais d’une démocratie toute personnelle, celle qui désire au fond se débarrasser définitivement du peuple. Il est à craindre que le nouveau prodige conduira la France où beaucoup de Français ne veulent pas aller.

Bientôt le fricot avarié des législatives nous sera enfourné de force, accompagné du sempiternel sermon sur les « valeurs républicaines ». Curieux régime, qui commence et finit toujours mal. Cette élection présidentielle en aura été une démonstration de plus, singulièrement pitoyable. Tout compte fait, elle n’aura réussi qu’une chose : amplifier notre dégoût.

Le Jardin de la Vierge

Il existe en Europe une vaste zone géographique strictement interdite aux femmes. Péninsule à l’extrémité orientale de la Grèce, langue de terre de 360 km2 plongeant ses flancs en mer Égée, le Mont Athos est une république théocratique autonome de stricte observance orthodoxe. Toute présence féminine y est bannie depuis 1046. Un décret implacable en a fermé l’accès à toute créature femelle. Seules les poules et les chattes y sont admises, pour les œufs frais (peinture d’icônes) et les souris. Les enfants, les « eunuques » et les « visages lisses » se verraient également refoulés sur-le-champ à la moindre intrusion. On ne badine pas avec les règles de l’ascèse : elles ont fait leurs preuves depuis saint Antoine au désert. Sur l’Athos, l’intransigeance est saine vertu contre les tentations.

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Icône de la Vierge du Mont Athos © Pinterest.

Ici, la Vierge est unique et souveraine. On dit qu’elle fit escale sur cette presqu’île lors de son voyage à Chypre. Elle en admira tant le paysage qu’elle demanda à son Fils de lui en faire cadeau. C’est ainsi que toute rivale à sa dévotion fut écartée. Dans les années 20, une psychanalyste française osa violer l’interdit, déguisée en moinillon (Maryse Choisy, Un mois chez les hommes) mais rien de très exclusif n’en sortit sinon les prévisibles avances d’un moine échauffé. Une autre tenta l’aventure (une Miss Europe grecque, Aliki Diplarakou, en 1932), forte de son sex-appeal et de sa brève notoriété : deux colonnes furent publiées dans un journal et l’on n’en parla plus. Récemment, un groupe de migrants moldaves venus de Turquie s’échoua sur la rive ; les quatre femmes du canot furent rembarquées promptement et sous bonne escorte.

Cette terre monastique fut officiellement fondée en 963 après deux siècles de conflits entre bergers et ermites. Ces saints solitaires avaient quitté les déserts de Cappadoce, d’Égypte et de Syrie pour fuir les exactions d’une nouvelle religion, l’islam. Ce qui eut tôt fait d’énerver les pâtres indigènes, s’estimant maîtres chez eux. Parce qu’ils étaient là avant, ils revendiquèrent la jouissance exclusive de l’endroit. Le Basileus dut se résoudre à une ordonnance impériale pour mettre définitivement dehors ces bergers réfractaires et leurs femmes impudiques, troupeaux inclus. Depuis lors, vingt grands monastères ont été bâtis, des petits couvents satellites (skites), des maisons de moines (kellia et kalyves) et des ermitages (kathismata). Depuis lors aussi, chacun, de toute nationalité mais toujours orthodoxe, est libre d’y choisir son mode de vie. Il peut rejoindre un monastère et suivre sa règle (cénobitisme) ou s’engager seul en dirigeant son ascèse comme il l’entend (idiorrythmie).

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Monastère de Simonopetra © Habipatayev.

Les ermites y sont souvent des personnages à part. L’écrivain Jacques Lacarrière, amoureux du monde grec, nous rapporte de truculentes anecdotes tirées de ses nombreux séjours sur place. Ces hommes hors du monde sont des énigmes pour le chrétien occidental, habitué à la tonsure, au juridisme, à la hiérarchie. Ici, certains moines sont hirsutes, d’autres ont des chignons. Quelques uns vivent encore dans des grottes et des broussailles. Authentiques, souverainement libres, souvent bruts de décoffrage, ces hommes ont une mission pourtant délicate, celle d’affiner leur âme au plus subtil. Ils viennent de partout, de tous les milieux, avec ou sans bagage. Lacarrière évoque des profils aussi différents que le starets Nikône ou le Père Sérapion. L’un, vénérable guide spirituel, vivait pieds nus sur son nid d’aigle. Il avait connu les fastes de la Sainte Russie et côtoyé Gurdjieff dans un café de Saint-Pétersbourg. L’autre, le regard halluciné, demandait toujours à ses visiteurs, en préambule, s’ils étaient, pour de vrai, des hommes, des anges ou des démons.

L’Athos accueille aussi des moines errants, qu’on appelle gyrovagues, qui vont de monastère en monastère troquer leurs bras contre le gîte et le couvert. Ils n’ont, pour la plupart, jamais prononcé de vœux et personne, ô grand jamais, n’y trouverait à redire. Il est vrai que la tradition monastique orthodoxe est normalement structurée en trois degrés : le moine rasophore (qui porte l’habit), le moine stavrophore (qui porte la croix) et le moine mégaloschème (ou moine du grand habit), père spirituel rompu aux exigences de l’ascèse,  pétri de sagesse et de sainteté. Tous trouvent leur place au Mont Athos : moines hospitaliers, cantiniers, jardiniers, iconographes, moines bedeaux, chantres ou bibliothécaires.

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Moines du grand schème © campaign-archive1.com

L’usage veut qu’un homme foulant la Sainte Montagne se laisse pousser les cheveux et la barbe. Dès lors, il n’a plus le droit de regarder son visage, les miroirs y sont interdits. L’idée d’être beau ou photogénique n’effleure personne, encore moins l’envie de plaire à quiconque. Du reste, l’ascèse les dessèche assez vite, leur silhouette émaciée tranche avec le cliché des frocards en robe de bure et corde à nœuds, ces bons gros « moines grivois des marques de camembert françaises ». Les jours de jeûne sont plus nombreux que les jours gras – sachant qu’un jour gras se limite à un morceau de poisson, un bout de feta, des légumes bouillis et des fruits. Un anachorète comme le Père Philarète ne mange que des figues et des lentilles. Ce qui ne l’empêche pas d’escalader régulièrement sa falaise à mains nues, de haut en bas et de bas en haut, pour y chercher de petits coquillages sur la plage qui lui servent à confectionner des chapelets. Les moines jeûnent à la dure mais restent de solides gaillards. Pour la plupart d’entre eux, la chair n’exulte plus comme une sève de printemps mais concentre ses forces sur l’essentiel.

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Moine tricotant un komboskini (ou combologue, chapelet orthodoxe) © Michael T.

S’il est un lieu où l’on prie, c’est bien la Sainte Montagne. Sa spiritualité y est vibrante et charnelle. La théologie athonite, exclusivement mystique, se perd rarement en conjectures. L’invocation du Nom de Jésus, cette « prière du cœur » psalmodiée au rythme des pulsations cardiaques, a pour but d’évacuer toute pensée distrayante et de faire descendre l’Esprit Saint dans le cœur. Tel est le dessein du moine et plus globalement, tel est celui de l’humanité entière : l’expérience de la grâce et le silence en Dieu. Cette synergie prélude à la finalité suprême : la déification de l’homme. L’incarnation du Christ en est la plus éclatante démonstration : notre filiation commune rend l’homme participant, consubstantiel au Christ. Tout comme le Christ, consubstantiel à l’homme. Cette réalité fondamentale*, hélas, a quelque peu échappé au catéchisme romain.

Devenir Dieu n’a rien à voir avec l’illusion prométhéenne du surhomme, pantocrator d’opérette et petit roi de glèbe, mais avec la Rédemption de l’humanité, par l’Amour et pour l’Amour. Nous sommes ici très loin de la scolastique des pères dominicains, froidement raisonnante. Le feu de l’expérience brûle toute logique matérialiste et utilitaire. Saint Thomas d’Aquin, philosophe pastel, devient pâlichon à côté de la profondeur palpitante, de l’éclat chaud et doré des saints Jean Climaque et Grégoire Palamas. Puisse le corps transfiguré dégeler nos turbines cérébrales enchaînées dans leur circuit fermé.

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Icône de l’Echelle Sainte, XIIe s. @ Monastère de Sainte-Catherine, Mont Sinaï, Egypte.

Avec une telle exigence, les tentations sont fortes et les épreuves musclées – le Diviseur s’y emploie. Mais la récompense, quand elle arrive, est de taille. La vie de prière est pleine de tribulations. Le moine le sait. Il marche comme un funambule sur son fil, entre ombre et lumière. « Athos est un monde où les contraires s’harmonisent au lieu de s’opposer ». Grimper au Ciel n’est pas une gymnastique mentale mais un labeur incessant à la force du poignet, sur une échelle, barreau après barreau. Il en résulte des états d’être spectaculaires, incompréhensibles au profane qui n’y voit là que névrose ou démence. Pourtant, l’Athos n’est pas un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. Essayer de distinguer le saint du fou est un casse-tête car les apparences sont trompeuses. La dure loi de l’ascèse accule parfois le moine aux extrémités mais l’épurement de soi est le moyen le plus sûr de « bien se préparer à la rencontre qu’un jour il faudra faire : celle de son vrai visage, celle de son icône, née bien avant notre naissance et qui […] nous attend au-delà du temps pour qu’enfin nous sachions notre nom véritable, et revêtions les traits depuis toujours promis. » La fusion en Dieu, tant espérée. Que nos corps de chair se transforment en corps de gloire.

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Ermitage @ Pinterest.

Si dans cette contrée, la nature de l’homme est singulièrement prononcée, la nature tout court y est aussi puissante. Des chacals et des loups vivent encore dans ses forêts. Mais les moines ont su bâtir des refuges majestueux, écrins de roches, de bois et de chaux abritant « un monde étincelant d’icônes et bruissant de prières ». La sainte Montagne est inscrite depuis 1988 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Dans les églises et les chapelles, des centaines de fresques chatoyantes sont saturées de saints qui veillent, immuables sentinelles de la vérité orthodoxe. Ces prédécesseurs accompagnent les orants et guerroient dans l’invisible contre les entités diaboliques. « C’est toujours une épreuve salutaire quoiqu’éprouvante […] que de passer une nuit sans dormir, dans la cellule perdue d’un monastère perdu du Mont Athos, à écouter un moine possédé. » Le même moine qui, le lendemain, s’active en cuisine comme si de rien n’était.

Le surnaturel agit, conformément aux Écritures. Les reliques guérissent, les icônes parlent ou se mettent à chanter. Les miracles opèrent comme dans l’Évangile. Les riza d’or et d’argent, amoureusement ciselés, revêtent certaines images d’un éclat presqu’aussi flamboyant que le buisson ardent. Les icônes représentent un monde transfiguré qui miroite dans la lumière de Dieu. Les moines, toute leur vie, s’exercent à l’incandescence, enveloppés des chants liturgiques qui s’élèvent de leurs offices nocturnes, telle « une ruche bruissante et orante, une ruche lumineuse, mélodieuse ».

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Icône miraculeuse de Paramythia © Ascetic-experience.

Les accords de Schengen ont joué récemment les trouble-fête. Des députés et lobbies féministes ont décidé qu’un Mont Athos interdit aux femmes était un scandale qui ne pouvait plus durer. C’était sans compter sur l’absolue fermeté de ce monachisme patriarcal établi depuis un millénaire. La république des popes balaya d’un revers de la main une prétention si ridicule. La libre circulation des femmes sur la Sainte Montagne ? Taratata. Les requérantes renouvelèrent leur demande, insistèrent, menacèrent. Nenni. Personne ne bousculera, sous prétexte de normes mondaines et de modernisme tapageur, « un enclos byzantin miraculeusement préservé dans l’écoulement de la durée profane ». Arrière, Satan ! Une présence féminine ferait s’effondrer mille ans d’altitude.

Sans cette inflexibilité, la Sainte Montagne ne serait plus la Sainte Montagne, il faut bien le reconnaître. Et le monde entier y perdrait non seulement une réserve ethnographique, plutôt pittoresque, mais surtout une mémoire intensément vivante. Que mes congénères se rassurent, si elles souhaitent ruminer le Saint Nom de Jésus au rythme des battements du cœur et jouir de la vision béatifique, elles trouveront les mêmes monastères en d’autres endroits, aussi mystérieux, aussi attirants, chez des moniales ravies d’accueillir de nouvelles vocations. Parce qu’il est un fait, et il faut le rappeler, qu’à partir d’une certaine hauteur, l’égalitarisme n’est plus qu’une abstraction.

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Visages athonites, textes et photographies de Jacques Lacarrière, Éd. Le temps qu’il fait, 1995.

*Concile de Chalcédoine (451) et réaffirmé au concile de Constantinople (553), tous deux œcuméniques.

Que l’homme blanc sèche ses larmes

En 1983, l’essayiste Pascal Bruckner publiait un brûlot qui lui valut les foudres des grandes consciences de gauche. Le Sanglot de l’homme blanc (avec ses sous-titres : Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi) mettait vaillamment les pieds dans le plat dans ce qui était à l’époque une vérité inattaquable : la responsabilité des Européens en tout. Bruckner dépeignait un homme blanc accusé de tous les maux et coupable de tous les vices, bourreau historique de millions d’innocents. Cet homme blanc, criblé d’accusations, battait exagérément sa coulpe et traînait de repentance en repentance le poids de ses crimes. Effigie expiatoire immolée en place publique, il portait la honte universelle.

Tirailleur sénégalais, 1915, « Y’a bon » Banania © BnF.

Il est de bon ton aujourd’hui, en Occident, de vanter le multiculturalisme comme remède au repli identitaire et au racisme. L’urgence d’une diversité heureuse est la nouvelle devise. Le métissage n’a bien sûr rien de choquant en soi. Ce qui est bizarre en revanche est l’injonction d’en faire une norme. La tentation identitaire, voire ethniciste – elle serait un signe avant-coureur de génocide – a longtemps été rangé du côté de l’homme blanc, par principe, le racisme n’infestant que cette couleur de peau. Si le black est souvent beautiful, le white est toujours médiocre ou affreux. Même chez les Blancs, le réflexe est ancré.

La tendance à l’anachronisme brouille la compréhension des phénomènes historiques. Juger un fait ancien avec des repères contemporains n’est pas sérieux. L’ordonnance des faits sur un mode binaire induit souvent des conclusions fantaisistes. Faire de l’histoire en France, depuis Mai-68, signifie analyser des faits d’après une grille marxiste, c’est-à-dire par le bout d’une lorgnette obnubilée par la sociologie. La gauche française a réécrit des pans entiers de son histoire, comme les républicains avant elle, par la voix de ses historiens officiels, avec les critères qui l’arrangeaient, lui permettant ainsi d’inventer une doctrine non réfutable sous peine de mise à l’index. L’Éducation nationale a repris les grands thèmes des chercheurs autorisés. Et c’est ainsi que l’on fabrique des générations entières conditionnées aux mystifications.

Pourtant, en matière de racisme, la gauche a son palmarès. Le 28 juillet 1885, devant la Chambre des députés, Jules Ferry clamait : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Ce champion des vertus laïques et républicaines – dont tous se réclament aujourd’hui – fut le chantre du colonialisme sans équivoque. Difficile d’être plus clair. Ce racisme éclatant ne portait alors en lui ni haine ni répugnance mais relevait du devoir humanitaire. Quarante ans plus tard, Léon Blum, grande figure du socialisme français, renchérissait : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Justification reprise des décennies plus tard et bien malgré lui par un président de la Ve République, Nicolas Sarkozy, héraut d’une droite d’affaires sans convictions et sans mémoire. Le discours de Dakar, par sa formulation directe : « L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire » souleva le cœur des grandes consciences de tous horizons.

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Jules Ferry © Le Républicain Lorrain.

Discrimination raciale, xénophobie, intolérance, paternalisme, tous les vices de l’homme blanc ont défilé. Le présumé enfer vécu par les colonisés de l’empire français étant imprescriptible, l’ex-colon et ses descendants doivent à présent faire profil bas et satisfaire toutes les demandes en réparation. Il est entendu, entériné et même inscrit sur les tablettes de la Loi – de préférence en lettres de sang – que la colonisation fût une entreprise abjecte maintenant ses captifs par le fouet et le fer, écrasant sous sa tutelle impitoyable des hommes meilleurs que les autres. Combien de livres avons-nous lu, combien de films avons-nous vu dans cet esprit manichéen? La colonisation française se résume, dans l’inconscient collectif, à de terribles injustices sociales, à la médiocrité de fonctionnaires corrompus et alcooliques, à la brutalité d’exploiteurs écumants – une invasion de sadiques en casque colonial obsédés de gains et de ségrégation raciale. La France aurait de surcroît pillé ses colonies, s’engraissant des matières premières et profitant d’une main d’œuvre gratuite, ou presque. La France coloniale, manœuvrée par sa cupidité et son inhumanité, aurait saigné à blanc les peuples autochtones.

L’historiographie contemporaine, en partie débarrassée des préjugés partisans, commence enfin à examiner objectivement et scientifiquement la réalité de cette « odieuse » colonisation française. Force est de constater qu’elle se démarque des clichés propagés par les historiens militants. La colonisation a eu son lot d’abus et d’erreurs – nul ne peut le contester – et il n’est jamais vain de le dénoncer avec force. Mais le tableau atroce qu’on nous dépeint depuis des lustres s’écaille sous les coups de projecteurs.

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Billet de banque des Etats du Cambodge, du Laos et du Vietnam © multicollect.net

Le vaste essor outre-mer n’était pas une démarche de « fachos et de réacs » mais un élan purement laïque et républicain. Au nom des Lumières et de la vocation « civilisatrice » du pays des Droits de l’Homme, les Français, républicains et socialistes en tête, étaient convaincus du bien-fondé de cette entreprise. La gauche insistait particulièrement sur l’idée d’« humaniser les races inférieures », contrairement à la droite, plus sceptique – non par charité chrétienne mais par germanophobie. Les gens étaient fascinés par les expéditions coloniales, les récits d’explorateurs, le folklore exotique. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’hégémonie des vieilles nations européennes s’effrita et laissa la place aux États-Unis qui plaidèrent pour l’indépendance des peuples (liberté, démocratie, camp du Bien… toute la bimbeloterie cliquetait déjà). La gauche française, encore elle, s’y refusait et tonnait de plus belle. L’Humanité, en 1945, affirmait : « Les colonies sont absolument incapables d’exister économiquement, et par conséquent politiquement, comme nations indépendantes. » En 1946, Le Monde se cabrait : « Il n’est pas question pour la France […] d’abandonner ce qui est son œuvre, de renier sa mission civilisatrice. » Mais la vague fut plus forte, elle balaya les résistances. Les vieilles colonies devinrent départements et territoires d’outre-mer. Les pays revendiquant leur indépendance finirent par l’obtenir, avec le soutien des communistes qui, tournant soudain casaque (injonction soviétique), bataillèrent dorénavant pour l’émancipation des peuples. Les intellectuels de gauche, à rebours désormais de leurs premières amours, se mirent dès lors à jouer une nouvelle partition.

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Polynésie française avec La femme au petit mango, Paul Gauguin, 1893, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Cette déferlante anticoloniale est légitime, l’autodétermination des peuples se justifie. Mais l’anticolonialisme s’avère suspect lorsqu’il occulte délibérément une réalité indéniable. Cinquante années de propagande ont suffi à faire oublier que la France a donné dans cette affaire des dizaines de milliers d’hommes et de femmes passionnés qui ont consacré leur vie aux colonies. Ingénieurs, entrepreneurs, administrateurs exemplaires, personnels médical et enseignant de grande qualité, agriculteurs, commerçants, artisans, employés parfaitement respectables, religieux dévoués (premiers défenseurs des autochtones). La France a mis en place dans ses colonies une infrastructure plus que solide. Elle a formé une relève locale, légué clé en main des milliers de dispensaires et d’hôpitaux, construit des milliers de kilomètres de voies ferrées, de routes goudronnées et de pistes principales, bâti des dizaines de ports et d’aérodromes, installé des milliers d’écoles, de collèges et de lycées. Le rappeler serait paternaliste et ne vaudrait pipette à côté de la noble notion de Liberté. Soit. Mais tout de même. À partir de De Gaulle, d’importants accords de coopération soutiennent tant bien que mal ces pays qui, livrés à eux-mêmes, ne peuvent émerger sans l’aide des anciennes puissances coloniales. La Françafrique socialiste fera d’ailleurs son trou dans l’incapacité des nouvelles nations à s’assumer. Les difficultés abondent : guerres ethniques, insécurité durable, problèmes économiques, crises alimentaires, sida, etc. Pourquoi cet échec ? Est-il une conséquence de la colonisation ? Chacun aura sa réponse.

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Affiche de 1942 pour l’unité de l’empire colonial français, Eric Castel © Pinterest.

Des historiens aussi différents dans leurs idées politiques que Bernard Lugan et Jacques Marseille sont arrivés aux mêmes conclusions. Pour l’un, « la colonisation fut une erreur économique et une ruine pour les nations coloniales », pour l’autre « l’empire colonial n’a pas enrichi la France, il l’a appauvrie. » L’État français, sous Jules Ferry, prit en charge les gros travaux d’infrastructure pour favoriser l’installation sur place des entreprises françaises. Peu avant la Première Guerre mondiale, la mise de fonds n’était toujours pas rentable, les investisseurs privés lui tournaient le dos, laissant le budget national endosser les besoins outre-mer. Dans les années 30, les colonies gênaient carrément la croissance en métropole. Cette économie en vase clos soustrayait la France du jeu de la concurrence entre nations. Après la Deuxième Guerre mondiale, les choses n’avaient pas évolué et la France investit de plus belle en Algérie et en Afrique noire. Le patronat estimait négligeable le marché colonial car il ne rapportait pas grand-chose et freinait l’économie face à ses concurrents étrangers. Quand les colonies prirent leur indépendance dans les années 60, la consommation de la métropole explosa et l’investissement public, délivré de ses coûts africains, se tourna désormais vers la métropole dans de grands travaux d’équipements (autoroutes, nucléaire). Très vite, on oublia l’empire colonial et ses fardeaux. Certaines grandes entreprises organisèrent même l’arrivée d’une manne ouvrière, pauvre mais lucrative, au prix de discours lénifiants (l’immigration, « une chance pour la France »). Les ex-colonies, elles, furent confrontées à une nouvelle réalité.

Si toute idée de suprématie noire ou blanche est intenable, l’idée d’une revanche sur l’une ou l’autre l’est tout autant. Les expansions humaines n’ont pas toutes été le fait de Blancs. Il est évident que la condition africaine sous l’empire colonial français n’était pas le jardin des délices, mais elle était à coup sûr moins détestable qu’un siècle plus tôt sans la France. À quoi aurait ressemblé le continent noir, dans les années 60, s’il n’avait pas été colonisé ? Répondre à cette question est impossible. Que l’homme blanc sèche enfin ses larmes, il ne vaut ni plus ni moins que les autres. Qu’il cesse de se flageller, son sanglot s’est suffisamment répandu. Comme les Noirs, les Jaunes, comme les hommes de toutes couleurs, lui aussi a droit à sa dignité.

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Écrits historiques de combat, Jean Sévillia, Éd. Perrin, 2016.

Villes de demain

Vision irréelle : des gratte-ciels, des avenues, des ouvrages multiformes enveloppés de jardins verticaux, de futaies, de bocages suspendus. Une brise fraîche et parfumée chatouille les muqueuses. Un gazouillis d’oiseau, dans un voile de rosée, revigore l’oreille et réactive l’esprit. La suprématie minérale et métallique rabat enfin sa superbe et se fait plus humble dans ses nouveaux atours.

Paris en 2050 ? © Bio à la Une.

Timidement mais sûrement, une nouvelle dynamique d’architectes s’impose aujourd’hui. Appelée à s’épanouir et étendre son influence sur un relief de bâtis plus discrets, elle rhabille en mode « évolutif » des structures « intelligentes », associant flore et haute technologie. Après le tout acier factory, le tout cube de béton, le tout verre zen et le tout cabane en rondins, voici venu le temps du tout jungle, version Tarzan et paradis perdu.

Les villes d’avenir sont des jardins comme dans les mondes les plus anciens. Les bâtisseurs reviennent aux sources. Le salut des hommes remonte aux premières apparitions végétales – éden, oasis, clairières – qui raniment les poumons malmenés des voyageurs et des prophètes. Lorsqu’Abraham imagine les dattiers de Canaan dans sa longue marche au milieu des cailloux, c’est pour y traquer la goutte qui étanchera sa soif – celle de Dieu et d’une descendance. La Ghouta –  l’« oasis » en arabe – est d’ailleurs le nom d’un quartier verdoyant de la banlieue de Damas, irrigué et cultivé depuis des siècles (l’est-elle encore?). Parure organique et palpitante, parure de vie et d’avenir sur nos blockhaus fossilisés.

L’émerveillement à la vue des jardins suspendus de Babylone se transmet depuis trois millénaires. A croire que l’homme n’aspire qu’à cette palette foisonnante de verts qu’il se plaît pourtant à détruire à chaque fois… pour soupirer ensuite après elle… et finalement la reconstituer… pour la démolir à nouveau. L’humanité a le goût de la table rase. Peut-être pour mieux avoir la nostalgie des choses et nourrir ainsi son élan créateur. Une fois celui-ci rassasié, il se change en pulsion dévastatrice. Dynamique en circuit fermé, invariable et pérenne.

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Jardins suspendus de Babylone © cestquandmemebiendavoirunjardin.over-blog.com

Les jardins de Babylone, célébrés par les philosophes antiques, furent parmi les Sept Merveilles du monde dont il ne reste aujourd’hui qu’une pyramide aux arêtes émoussées (Khéops). Ces jardins merveilleux se situaient au sud de l’Irak – Babylone ou Ninive. Selon les descriptions admiratives des auteurs grecs, la ville était recouverte d’une végétation luxuriante : « jardins cultivés en l’air », superposition de terrasses arborées et auvents de racines. Le tout était savamment agencé dans une stratigraphie complexe faite de couches de pierres, de roseau, de bitume et de plomb assurant une étanchéité quasi-parfaite d’une terrasse à l’autre. Pour l’irrigation en hauteur, un lacis de canaux serpentait les édifices et l’eau, directement puisée dans l’Euphrate, s’y répandait par l’action d’une vis d’Archimède, dispositif de pompage mis en mouvement par une multitude de bras humains. La seule vue de ces jardins, tache verte sur l’immensité grise, que les longues caravanes d’autrefois prenaient pour un mirage, était la promesse d’une victoire sur la mort.

Il en est de même aujourd’hui. Les millénaires passent mais l’homme reste égal à lui-même, dans ses besoins et ses envies. L’idée d’une ville végétalisée, depuis nos mornes immeubles et notre air vicié, devient une oasis, un refuge, une guérison miraculeuse. Les cités embrumées de miasmes agonisent, assourdies de bruits de tôles et de frottements, stérilisées au béton armé. Leur minéralité artificielle les dessèche de l’intérieur. Les bâtisseurs, gueule ouverte et gorge brûlée, se dirigent instinctivement vers la seule issue possible : la nature. Indispensable renouvellement par l’origine, la racine, le point d’eau et ce, dans tous les sens, organique et culturel, que l’on donne à ces mots. Redonner souffle et pulsation à nos mégapoles en apnée.

Toiture végétalisée © Pinterest.

L’habitat en est une composante essentielle. Il n’est plus rare de découvrir, au détour d’un hameau, une maison à toiture végétale totalement assimilée au paysage. Le folklore scandinave est riche de ces habitations recouvertes d’herbes et de copeaux de bois, où l’on s’attend à voir surgir un Hobbit d’une porte dérobée. Les vikings vivaient déjà sous ces toits d’herbage au bord des fjords et l’on dit que cette technique, reprise aujourd’hui en ville, se perd dans la nuit des temps (12 000 av. J.-C.).

Le verdissement des édifices avec ses murs tapissés de lierre ou de vigne vierge n’est pas une nouveauté. Mais la création de véritables jardins verticaux au cœur de nos scléroses urbaines répond à des besoins de survie immédiate. Les projets se multiplient dans le monde entier. L’architecte belge, Luc Schuiten, est l’un des premiers à imaginer ces villes infiltrées de verdure, à dessiner des plans de phytopoles futuristes, massifs d’arbres et architecture enlacés, plantes tropicales et constructions en symbiose. Des « villes résilientes », fruits d’une nouvelle relation entre l’homme et son environnement, sauveront non seulement l’espèce humaine mais la dilateront vers davantage de conscience. La « Cité des habitarbres » ou encore l’ « Urbacanyon » affirment avec la poésie de l’artiste qu’il est possible, souhaitable et même nécessaire de changer ces rêves en réalité pratique.

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La Cité Lotus © Luc Schuiten.

Vision globale, à la fois high-tech et traditionnelle, les cités végétalisées sont une partie de réponse aux problématiques ambiantes. Plantes grasses, mousses, fougères, gazon de prairie, chèvrefeuille et autres charmilles aériennes s’imposent en matériaux vivaces et en antidote. La carbophobie médiatique y trouverait matière à se soigner en redécouvrant les effets bénéfiques d’une canopée urbaine : le yoyo inverserait sa course, les taux de CO et de CO2 baisseraient à mesure que le dioxygène augmenterait. Les pollens et les poussières en suspension se fixeraient sur les ramures des parois. Les conséquences sur le microclimat – et même sur le climat planétaire, c’est-à-dire sur notre santé – pourraient être salvatrices. La fameuse biodiversité s’en trouverait stimulée. Les eaux de pluie seraient naturellement filtrées et épurées, les débits hydriques mieux régulés, les cauchemars diluviens provoqués par l’imperméabilisation des sols disparaîtraient dans la trappe des mauvais souvenirs. La végétation favoriserait le contrôle thermique et phonique des villes qui tendent à chauffer à blanc dans leur cage de gaz et de bruits. Des avantages à la pelle, salutaires pour tout le monde. Mais cela coûterait cher, c’est entendu : les techniques de pose et l’entretien nécessitent du savoir-faire, une formation et une expérience qu’il n’est, au reste, jamais trop tôt d’organiser. La ville n’est pas non plus à l’abri d’une canicule persistante qui réclamerait un système d’arrosage plus gourmand qu’à l’ordinaire. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour.

Une forêt dans la ville © Batiactu.

D’aucuns avancent qu’une ville végétalisée telle qu’on la conçoit sur des logiciels n’est qu’un songe creux de cabinet d’architecte, une théorie d’autiste faisant fi de la complexité des psychologies humaines. Nombreux sont ceux que la nature angoisse. Les repères spatiaux du citadin se résument à la ligne droite et aux orthogonales. Rien n’est plus troublant alors qu’une végétation en liberté, rien n’est plus redoutable qu’un massif de plantes grasses qui se développe et envahit l’espace de son réseau tentaculaire. Que l’on songe aux ruines d’Angkor étranglées par la forêt, aux cités mayas enfouies dans l’épaisseur tropicale. Les mangroves de Micronésie avalent tous crus les sites archéologiques (Nan Madol) dans une odeur de python et de fruit pourri. La nature est impitoyable. Je me souviens d’une vision étrange, à flanc de colline sur une île des Açores: une petite vigie baleinière abandonnée, congestionnée d’arbustes et de buissons au sein même de ses murs. Et cette route déserte, plus haut sur le plateau : le bitume gondolait sous la poussée des racines, un tapis de mousse recouvrait le goudron tandis que des touffes en soulevaient des pans entiers. Une route en voie d’engloutissement. Un grand chien affolé avait surgi du brouillard, rescapé de la lande spongieuse. Les yeux hors de la tête, il avait disparu aussi vite dans les tourbières. Spectacle de fin du monde et du dernier survivant.

Calheta do Nesquim Personnaz

Vigie baleinière congestionnée de végétation, Calheta do Nesquim, île de Pico, Açores © Damien Personnaz.

Rassurons-nous, nous n’en sommes pas là. La claustrophobie végétale est encore loin de nous accabler. Mais l’idée de villes vertes fait son chemin, loin des slogans de l’écologie politique. Il n’y a guère d’autre option pour la survie humaine, semble-t-il, qu’un retour à la chlorophylle et à la photosynthèse. Rassurons-nous encore, des groupes industriels (chimie, construction, agroalimentaire) essaieront toujours d’en contraindre le développement (ce goût de la table rase) mais les grandes villes ne pourront plus rester ce qu’elles sont sans se transformer en sarcophages pulvérulents. Végétaliser les centres urbains n’est probablement pas la panacée. Ce n’est pas non plus une illusion. Disons, pour les plus pessimistes, qu’il s’agit d’un sursis.

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Un autre possible : Archiborescence ; Vers une cité végétale, Luc Schuiten, Ed. Mardaga, 2010.

Mon corps, leur vie

Peut-on encore douter du droit à l’avortement ? Peut-on encore émettre une pensée dissonante au sujet d’un acte grave qu’on érige aujourd’hui en institution ? Peut-on dire la vérité et débattre avec des arguments solides ? Peut-on décrire une réalité qu’on se plaît à masquer pour ne pas « culpabiliser » les femmes ?

Non. Madame Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes (!), flanquée de son chœur de vierges outragées (de gauche comme de droite), veut interdire les sites d’informations sur l’IVG. Selon elles, lesdits sites « désinformeraient » en expliquant les risques consécutifs à l’avortement. Lesdits sites « entraveraient » aussi le choix des femmes en les mettant au fait de la réalité – crue, dure, souvent atroce – de cet acte. Les intéressées ne seront donc plus libres de choisir en conscience, si elles ne l’ont jamais été. Tout accès à l’information leur sera désormais censuré. Pire, les femmes que ces grands « humanistes » veulent « libérer » seront empêchées de réfléchir par elles-mêmes, privées de leur libre arbitre et soumises à la tutelle d’une idéologie d’Etat. Ravalées de facto à un rang subalterne, infantilisées, maintenues de force dans l’ignorance, elles n’auront plus d’autre choix que suivre le chemin jalonné par ceux qui « savent ».

La désopilante Laurence Rossignol © L’Express.

Cette « émancipation » à rebours, portée par un féminisme agressif et régressif, vient de passer les bornes. De mon point de vue, le droit à l’avortement n’est pas une libération pour les femmes. Le droit à l’avortement ne va pas de soi. Il n’est ni un droit fondamental ni une évidence anthropologique. Beaucoup de gens n’ont pas idée de ce qu’est un avortement, beaucoup refusent même de le savoir parce que c’est un droit « acquis de haute lutte » et par conséquent, une Parole incréée, sacro-sainte, immuable. Le contester vous envoie illico dans la catégorie des rétrogrades, des obscurantistes, des salauds. Qu’un éclair de scrupule vous fasse un instant douter, vous l’étoufferez dans l’œuf par peur de passer pour un odieux réactionnaire. Quarante années de conditionnement mental ont labouré nos cerveaux, enfumé nos consciences, discrédité nos doutes. Notre for interne et nos intuitions se sont résignés à un silence douloureux, asphyxiés par une propagande au rouleau-compresseur.

Pourtant, une petite voix ne cesse de murmurer, du fond des entrailles et de la raison, que rien ne va plus. Serait-ce la voix de notre humanité ? La voix du petit d’Homme en développement qui, au chaud de nos ventres, s’épanouit jusqu’à sa sortie à la lumière du jour, où il continuera de croître pendant encore vingt ans ? A moins que ce ne soit la voix des générations stérilisées à force de « libération sexuelle » ?

L’avortement m’attriste, sa banalisation me révolte. Née avant 1970, je fais partie de la dernière fournée de rescapés. La loi Veil – qui se présentait, en 1975, comme une loi d’exception – devait permettre aux « faiseuses d’anges » de ne plus officier dans les arrière-cuisines. Finis les cintres et les aiguilles à tricoter. Le cliché a fait florès avec le « manifeste des 343 salopes », pétition signée en 1971 par une brochette de vedettes en tout genre (Simone de Beauvoir en tête) qui disaient avoir avorté clandestinement. Des chiffres extravagants – sans statistiques ni données fiables – furent présentés au bon peuple pour prouver l’ampleur de ce « fléau ». A leurs yeux, l’avortement enfin dépénalisé, flanqué d’un large éventail contraceptif, deviendrait exceptionnel. On pourrait enfin jouir sans entraves ni marmots. Et probablement aussi, en toute légalité, sans cas de conscience.

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Simone de Beauvoir, l’humaniste en peau de lapin © Le Nouvel Observateur.

Quarante années et plusieurs addenda à la loi plus tard, près de 220 000 avortements ont lieu chaque année en France, soient 600 par jour. Un record en Europe. Le chiffre est stable depuis la loi Veil, plus de huit millions d’enfants passés. Un avortement est pratiqué sur quatre grossesses, avec une augmentation chez les moins de 30 ans qui, de plus en plus, avortent de manière répétée, ainsi qu’une recrudescence de grossesses chez les jeunes filles. La moitié d’entre elles déclarent qu’elles auraient gardé l’enfant si elles en avaient eu le pouvoir et les moyens. La pression qu’elles subissent de leur famille (les mères sont les plus redoutables), de leur conjoint, de la société entière, les pousse sans nuances à cette extrémité. Leur solitude les accule au pire.

Ce drame humain, que les adorateurs du droit à l’avortement sont incapables d’appréhender en conscience, pourrait être considérablement réduit si ces mères délaissées bénéficiaient d’un réel soutien. Une politique familiale responsable par exemple, que les « forces de Progrès » se sont obstinées à démolir. Des structures dédiées à ces futures mères isolées où elles pourraient être accompagnées. Une prise en charge financière intégrale de la grossesse – les soins et suivis n’étant remboursés aujourd’hui qu’à hauteur de 70% alors que l’avortement est couvert à 100% par la Sécurité Sociale. Des crèches et garderies généralisées au sein des entreprises. Le rétablissement du délai de réflexion et la possibilité d’adoptions prénatales par des couples stables composés, il va sans dire, d’un père et d’une mère. Last but not least, une sensibilisation précoce au respect de la vie, à la réalité humaine de l’embryon, aux devoirs moraux envers les plus faibles, à la nécessité d’élévation, même ténue, d’un début de conscience.

Or, le nivellement se fait par le fond. L’enfant n’est plus un individu à part entière mais un « projet parental ». L’enfant n’est un enfant que s’il est désiré. S’il ne l’est pas, le voilà réduit à un amas de cellules en trop, au même titre qu’un kyste, qu’une pustule ou qu’une verrue. Cruel déni d’humanité et descente dans l’abîme de l’idéologie hédoniste poussée jusqu’à l’aberration. Le vagabondage sexuel, la mécanique du droit à la satisfaction immédiate, la pornographie en streaming comme cours d’éducation sexuelle, la contraception distribuée à l’école font figure d’avancées. Ce sont des droits de l’homme. L’écolo milite pour sauver les bébés pingouins, il pétitionne pour le droit des vaches à vêler sans encombre mais il pousse les hauts cris lorsqu’il s’agit de contester l’avortement industriel. Ceux d’en face, les réfractaires, les écologues authentiques, après être insultés, dénigrés, salis, menacés, sont bâillonnés et traînés en justice. Jusqu’où ira-t-on pour les faire taire définitivement ?

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Bébé avorté © Capture d’image YouTube.

Les grands « humanistes » entonnent toujours le même refrain : la femme a le droit de disposer librement de son corps. Réplique pavlovienne, avec la rage en plus. A la seule nuance qu’il ne s’agit pas ici de mon corps de femme – dont je dispose en effet – mais de celui d’un autre, l’enfant à naître, que la nature me confie. Le déni de réalité est insondable chez ces Torquemada féministes. Après tout, pourquoi la liberté des femmes gagnerait-elle sur la vie des enfants qu’elles portent ? Même le viol ou l’inceste, en temps de paix – et rares dans les cas de grossesses non désirées – ne pourraient justifier l’extermination à grande échelle de ces vies humaines.

Quant aux risques pour la femme, ils sont bien réels, n’en déplaise au dogme officiel. Un nombre non négligeable de femmes avortées souffrent de complications physiques (suites infectieuses, blessures). Les dégâts psychologiques sont loin d’être rares, le syndrome post-abortif et son lot de dépressions, de phobies, de suicides, peut se manifester des années plus tard. De nombreuses études scientifiques, indépendantes, commencent à mettre au jour des liens entre l’avortement et certains cancers du sein, du col de l’utérus, des ovaires et du foie. Aspirer par une canule une vie humaine de l’utérus et en racler les parois n’est pas une intervention anodine. De plus en plus de médecins se refusant à la pratiquer, l’Etat en a élargi le droit aux sages-femmes tandis que l’industrie pharmaceutique a mis au point l’avortement chimique. Une bonne giclée d’antiprogestérone dans le ventre de l’ex-future maman annihile toutes les capacités d’un utérus à conserver l’embryon qu’il protège naturellement. Ces actes induisent de vrais risques pour des grossesses ultérieures (fausse-couches, stérilité, grossesses extra-utérines, accouchements prématurés). Le moins qu’une société dite civilisée puisse faire est de mettre au courant les candidates de ces éventualités.

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Chaussons de bébé qui, selon le Planning familial, seraient une image d’une « violence extrême », une « forme de terrorisme » envers les femmes qui veulent avorter © Pinterest.

Les grands « humanistes » n’ont cessé de vouloir infantiliser les femmes sous prétexte de les délivrer des contraintes inhérentes à leur espèce. La déresponsabilisation individuelle et collective a pris une tournure orwellienne. L’humanité de l’enfant à naître est rejetée, voire démentie chez les plus enragés, ces adultes progressistes qui n’ont que des slogans à la bouche. L’enfant est devenu un produit du commerce, une humeur, une tocade de consommateur compulsif. Il n’est plus rien par lui-même. Quand sa venue dérange, il devient une simple excroissance de chair qu’il est recommandé de taillader à coups de bistouri avant de le jeter, au mieux, à la poubelle. Au pire, on fera d’une pierre deux coups : les fœtus deviendront une manne pour le business – matériel médical pour la recherche (vaccins, prélèvements d’organes et de tissus), matière première pour l’industrie cosmétique (collagène pour antirides) et l’industrie alimentaire (la molécule HEK-293 (Human Embryonic Kidney) est un célèbre fixateur de goût pour les cola). La palette est large, lucrative, ignoble.

Un enfant est un enfant, qu’il soit désiré ou non. Le patrimoine génétique d’un individu est déterminé dès sa conception. La vie surgit à cet instant dans toute sa fascinante complexité. Le zygote appartient aussitôt à l’espèce humaine, que l’on soit d’accord ou pas. L’embryon de 0, 15 mm réunit les 23 chromosomes de la mère et les 23 chromosomes du père, il est dorénavant une personne individualisée. La première pulsation cardiaque jaillit dès le 16e jour. Les doigts, la bouche, le nez, les yeux et les oreilles apparaissent dès le deuxième mois. Le cerveau et les autres organes sont parfaitement différenciés au troisième mois, les mains et les pieds remuent, le sexe est visible. L’enfant se met à sucer son pouce dès le quatrième mois. Sa mère perçoit ses mouvements au cinquième mois. Le sixième mois, il gigote et réagit aux bruits extérieurs. Nous savons aujourd’hui que le fœtus rêve et qu’il ressent la douleur. Combien d’autres miracles allons-nous encore découvrir dans ce passage in utero?

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Les Femen, toutes de grâce et de discernement © Le Journal du Dimanche.

A force d’écluser les phrases toutes faites, on en oublie ce qu’elles signifient. Comme celle de clamer que l’avortement est un progrès pour la femme. Quel progrès? Inutile de se raconter des histoires. Sommes-nous capables de retrouver le sens de la vie humaine, de nous émanciper des conceptions exagérément matérialistes qui ravagent tout sur leur passage ? Cette culture systématique de la mort délabre les esprits, engourdit les consciences, abrutit les gens. Elle insuffle de fausses solutions à des problèmes réels qu’il est nécessaire d’affronter en adultes responsables. Il n’est jamais trop tard pour réorienter le convoi en refusant concrètement ce que les grands « humanistes » imposent, leur sens avarié de la « dignité », leurs dénouements par l’absurde. « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des effets dont ils chérissent les causes » écrivait Bossuet. On ne peut supprimer la maladie ? Qu’à cela ne tienne, supprimons le malade ! L’illusion est facile, elle console à court terme. Ces « forces de Progrès » veulent tout raser, tout détruire, dans un élan frénétique vers le vide.

Un complot ? Même pas. Elles ont échoué sur presque tout et s’accrochent à leurs derniers totems, ceux des « luttes » de leur adolescence qui ont mené, au mieux à l’écueil, au pire au saccage et à la ruine. Le droit à l’avortement est l’un de ces grands fétiches funèbres des années 70.

Quant au Beau, au Vrai, au Bien, ce sont à leurs yeux des principes ringards, des relents « nauséabonds », des forces d’oppression. Fournir un effort est devenu une violence insoutenable faite à soi-même. Le plus inoffensif des symboles plane comme une menace intégriste. C’est une obsession. Même dans la crèche sous le sapin, ils ne veulent plus de petits jésus… Heureusement, il est permis d’espérer : il reste encore des gens debout et de plus en plus de consciences se réveillent. Un jour viendra où ce cauchemar se dissipera. « La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître. » (Pascal, Pensées).

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Militants pro-vie © DirectMatin.

Dans la peau d’une chèvre

L’ambition de Thomas Thwaites, jeune « concepteur-designer-performer » anglais, se résume en une phrase : « J’ai essayé de devenir une chèvre pour échapper à l’angoisse inhérente d’être un humain. »

L'homme chèvre

L’homme chèvre © muscatdaily.com

Cette idée lui est venue un jour de cafard. Prenant soudain conscience qu’ « il ne vivait pas dans l’instant », ce constat lui parut insupportable. Il a cherché le moyen d’assouvir sa frustration d’homme déphasé ; les caprins lui ont donné la solution : vivant dans l’immédiateté de leurs besoins élémentaires, ils offraient un exemple de retour à l’essentiel, un modèle de vie. Incarner une chèvre devint alors pour Thwaites une quête existentielle.

Un troupeau l’a donc accueilli sur les versants des Alpes suisses. Thwaites s’est mis à brouter de l’herbe, un estomac artificiel de ruminant sanglé sur le ventre. Il a folâtré à quatre pattes dans les prairies d’altitude, harnaché d’un exosquelette conçu sur mesure dans une clinique orthopédique de la banlieue de Manchester.

Les premières minutes de goguette furent plaisantes. Il put suivre le troupeau entre pierriers et pâturages, goûtant au plaisir brut de la montagne. Au bout d’un kilomètre, les choses se sont gâtées : il a perdu le rythme, s’est emmêlé dans ses prothèses, a dérapé sur les cailloux. Le reste de la journée s’est passé à tenter de rattraper le troupeau. La tension fut forte, la concentration intense ; il s’agissait de ne pas se tuer en dévalant, tête la première, les descentes un peu raides. Idem pour prévenir les roulades arrière dans les grimpées, en équilibre sur ses échasses en aluminium. Un tour de rein, une fracture du crâne auraient stoppé net l’expérience. La prouesse physique lui valut d’abondantes suées et quelques crises de panique au détour des sentiers mais Thwaites a eu ce qu’il désirait : être dans l’instant… ou finir au fond d’un ravin.

Thomas en troupeau © Tim Bowditch.

Les difficultés se sont révélées aussi dans les relations sociales. L’intégration dans un groupe de chèvres ne se fait pas en claquant des doigts. Le « vivre ensemble » dans un troupeau est codifié. Il y a des règles de vie communautaires, une hiérarchie, presque une culture. S’affranchir des convenances expose au scandale. Certaines n’ont pas apprécié les escapades du nouveau venu, encore moins ses initiatives personnelles perturbant les suiveuses. Des bêlements d’indignation l’ont rappelé à l’ordre. Le berger suisse dut y répondre, remettant le trublion en queue de cortège afin de ne pas s’aliéner les fortes têtes. On ne brouille pas impunément les principes de la vie en troupeau.

Au terme de l’expérience, Thwaites s’est fendu d’une conclusion, lapidaire : « Cette situation permet de se débarrasser du stress et de la frustration de la vie quotidienne ». Une randonnée en haute montagne, chaussé d’une paire de vieux tricounis, aurait tout autant fait l’affaire. Peut-être même qu’une virée dans un pré des environs de Londres aurait suffi. Une cueillette de champignons, un slalom entre les bouses et le tour était joué.

Baiser chèvre

Le baiser © Tim Bowditch.

Non, Thomas Thwaites a de l’ambition. Il veut apporter sa pierre à l’édifice de la science. Pur produit de la Royal College of Art (après un détour en biologie et en économie), il a proposé son projet à la Princeton Architectural Press qui s’est empressé de le publier. Il n’en est pas à son premier coup d’essai. Dans le passé, le Wellcome Trust lui a octroyé une bourse pour « Devenir un Éléphant ». Une tournée mondiale subventionnée a également permis de faire connaître son prestigieux « Projet Grille-Pain ». Pour son histoire d’homme-chèvre, le jeune homme a su convaincre : appelés à la rescousse, des neuroscientifiques, des comportementalistes animaliers et des ingénieurs ont patronné l’expérience. L’ingénierie chevrière s’est mise en branle : des pastoureaux se sont joint au programme, des psychologues en ont débattu et des experts lui ont bricolé des guiboles télescopiques. Le champ de la recherche éthologique appliquée à l’homme a ouvert une brèche. On ne sait finalement si elle servira à étancher des lubies individuelles ou à offrir de réelles perspectives aux chercheurs.

Thomas Thwaites

Thomas Thwaites © youtube.com

Parallèlement, le transhumanisme et la biotechnologie montent en puissance dans des projets extravagants que plus rien n’arrête. Aux États-Unis, des financements privés sont débloqués pour la recherche associant des cellules souches humaines à des embryons d’animaux. Les chimères et autres créatures hybrides sortent des enluminures médiévales pour se personnifier, en chair, en os et en peau de zèbre, dans des laboratoires officiels. Le but déclaré est d’ « améliorer » l’espèce humaine. Améliorer signifie en même temps éradiquer. L’infirme, le malade, le pauvre et le vieux ont vocation à finir dans l’incinérateur. L’eugénisme nazi n’a qu’à bien se tenir. Un jour viendra où un nouveau Docteur Mabuse réussira à éliminer la mort. Pour les plus parfaits d’entre nous, cela va de soi. Le vieux fantasme prométhéen se concrétise à pas de loup.

Psautier

Chimère médiévale, Psautier Rutland, v. 1260 © British Library, Londres.

Thwaites, lui, est un transhumaniste à l’envers. Un antispéciste plus exactement. Cette nouvelle école entend réunir toutes les espèces en une même famille – l’homme valant un mérou, le cheval une sauterelle, etc. Son affaire consiste à désévoluer. Devenir un H+ au pouvoir exponentiel n’est pas de son goût. Vanter les mérites de l’optimisation humaine, d’accord, mais hors des officines et dans une version créative – très marketing – inspirée du monde animal. Selon lui, explorer les bêtes de l’intérieur possèderait des vertus thérapeutiques pour l’homme moderne, engorgé jusqu’à la glotte, étouffé par son propre trop-plein. Il propose une sorte de néo-chamanisme sportif, soutenu par les technologies émergentes.

La vadrouille dans les alpages n’aura duré qu’une semaine. Si la bonne blague s’était étalée sur six mois (avec l’assistance d’une équipe de kinés) peut-être que Thwaites aurait tissé des liens plus étroits avec ses compagnes à cornes. À ce stade, qui aurait contrarié une idylle avec la plus jolie biquette ?  La zoophilie est bien légale en Hongrie et en Finlande. En Allemagne, au nom de l’antispécisme, certains montent des associations pour qu’elle soit reconnue « orientation » sexuelle au même titre que les gay-bi-trans-(j’en oublie sûrement). Le pire est donc possible.

Portrait chèvre

Jeune et séduisante chèvre © Boris Dzidzura.

Thwaites a d’autres projets en vue. Se métamorphoser en limace ? Faire parler une clé à molette ? Les fondations et autres généreux donateurs préparent déjà leur tirelire pour financer ses « travaux ». Cet intermittent de l’antispécisme n’est pas un militant mais un performer qui aime la rigolade. Il est surtout un symptôme, celui de l’embrouillage ambiant. Les vessies deviennent des lanternes même si l’on devine que Thwaites, au demeurant fort sympathique, ne se changera jamais en phare pour l’humanité. Son principal talent, reconnaissons-le, est de savoir faire parler de lui.

*

Addendum : Thomas Thwaites a reçu en septembre 2016 le Ig Nobel Prize dans la catégorie « biologie ». Ce prix, remis par de vrais lauréats du Nobel, récompense les travaux « qui font rire puis réfléchir ». La 26e édition s’est tenue cette année à l’université d’Harvard.

Livre

GoatMan : How I Took a Holiday from Being Human, Thomas Thwaites, Princeton Architectural Press, 2016.

 

Le camion blanc

Article de l’écrivain suisse Slobodan Despot publié dans la lettre hebdomadaire ANTIPRESSE n° 33 du 17 juillet 2016 et repris ici en intégralité avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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A 3 h 52 du matin, le 15 juillet, le président de la République française publiait via son compte Twitter un message prévisible, mais à tout prendre stupéfiant :

« Nous allons intensifier nos frappes en Syrie et en Irak. Nous continuerons de frapper ceux qui nous menacent. » #Nice (15.07.16 03:52)

Que signifie cette prise de position ?

1) Que l’Elysée, quelques heures à peine après l’attentat, sait déjà tout — ou prétend déjà tout savoir — des mobiles, des soutiens et des réseaux de l’homme qui a commis l’attentat de Nice (identifié comme un Tunisien résidant en France).

2) Que l’Elysée établit un lien direct entre cette tragédie et l’Etat islamique (puisque c’est officiellement l’EI que visent les « frappes » de l’aviation française en Irak et en Syrie).

3) Que l’Elysée pense (ou semble implicitement penser) qu’en « intensifiant les frappes » contre l’EI on pourra remédier au problème des tueries de masses en France, assimilées à du terrorisme islamique lié au courant salafiste.

Ce simple tweet véhicule une telle charge de contradiction, d’ineptie et de scandale qu’on se prend à trembler pour peu qu’on réfléchisse à ses implications.

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Promenade des Anglais, Nice @ metronews.fr

Mais où est passé Padamalgam ?

Comment peut-on savoir d’emblée qu’un tueur de masse est un agent de l’Etat islamique, alors qu’il n’était même pas fiché « S » par les renseignements et qu’aucun élément connu de sa vie antérieure ne parlait en faveur d’un tel ralliement ?

Où est passée la prudence scrupuleuse que les pouvoirs politiques et médiatiques imposent à leurs opposants et à la population sous le slogan Padamalgam ? Au nom de quoi la Présidence française a-t-elle évacué a priori l’hypothèse du fait divers violent mais apolitique ? Après tout, n’a-t-on pas relevé, dans les premiers commentaires, que Mohammed Laouej Bouhlel était un voyou violent et qu’il avait des problèmes familiaux ? Après une telle prise de position du sommet de l’Etat, quel juge, quel policier, quel profiler oserait affirmer que le geste de Bouhlel n’était pas motivé par le fanatisme islamique ? Et si d’aventure il l’affirmait, comment les médias traiteraient-ils cette voix dissonante ?

Mais soit : admettons que l’Elysée ait raison, que cet homme ait effectivement agi pour le compte de l’Etat islamique. Quel rapport y aurait-il alors entre les frappes contre l’EI au Moyen-Orient et un geste comme le sien ? Les revers subis récemment par l’EI seraient plutôt de nature à favoriser un déplacement de la guerre sur le terrain de l’adversaire, autrement dit sur le territoire des pays qui le combattent.

Femmes couvertes drapeau

@ almanar.com.lb

Auquel cas, pourquoi la France est-elle la principale, pour ne pas dire la seule cible des terroristes de l’EI ? La contribution de la France aux opérations de la coalition occidentale dans la région est symbolique. D’ailleurs, cette coalition a nettement moins endommagé l’EI que l’alliance de l’aviation russe avec l’armée syrienne. Pourquoi l’EI n’a-t-il pas envoyé un camion blanc rouler sur des civils russes ?

En admettant même que la France soit un sérieux adversaire pour l’EI (ce qu’elle n’est évidemment pas), comment pourrait-elle à la fois combattre l’EI sur le terrain et poursuivre une idylle ostentatoire avec les créateurs et les sponsors de cette créature monstrueuse, à savoir les pétromonarchies du Golfe, les néocons américains et les stratèges de l’Etat d’Israël, qui admettent explicitement (Voir Antipresse 30) favoriser l’EI, lequel en contrepartie ne s’en est jamais pris aux intérêts israéliens ? La France n’a-t-elle pas été ces dernières années l’adversaire le plus acharné de Bashar el-Assad, allant jusqu’à souhaiter sa mort, et le protecteur explicite des islamistes (prétendument « modérés ») en Syrie ?

Voici donc réunis en 140 caractères le scandale (via l’amalgame établi dans les premières heures suivant l’attentat entre l’origine arabe du tueur et le terrorisme islamique), la contradiction (entre les gesticulations et la réalité du terrain) et l’ineptie (consistant à penser que des bombardiers envoyés au Moyen-Orient pourraient empêcher les camions blancs d’écraser le public du Quatorze-Juillet à Nice).

Une démence délibérée ?

De fait, Ineptie, Contradiction et Scandale sont les trois muses de toute la politique islamique de la France, que ce soit sur le plan intérieur ou à l’étranger.

A l’étranger, elle participe à des opérations coloniales qui rendent inhabitables des régions entières et transforment des Etats peu démocratiques mais paisibles en chaudrons de la souffrance, de la haine et du fanatisme. Ces ingérences criminelles sont à la fois l’alibi et la cause réelle du flux de réfugiés qui envahit l’Europe.

A l’intérieur, elle interdit tout débat de fond sur la cohabitation entre la population de souche chrétienne-laïque et le modèle de société islamique et protège la prédication d’un islam littéral, régressif et violent soutenu par les intouchables monarchies du Golfe.

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François Hollande et le roi Salmane d’Arabie Saoudite @ Yoan Valat, AFP.

Si le terrorisme islamique était vraiment, aux yeux du pouvoir français, l’ennemi prioritaire qu’il fait semblant de combattre, il ferait fermer les mosquées salafistes, enfermerait ou expulserait sans merci les imams prônant la haine, la violence ou des mœurs contraires aux lois françaises. Il l’a promis au lendemain de Charlie et du Bataclan, il n’en a rien fait. Une mesure évidente consisterait aussi à interdire au titre d’incitation au meurtre les ouvrages religieux qui incitent au meurtre. Cela dégarnirait sérieusement certaines bibliothèques de « centres culturels islamiques ». Cela ne suffirait pas à éradiquer le problème, mais ce serait un signe bien plus clair qu’on s’en occupe que l’envoi de bombes abstraites dans les déserts de Mésopotamie. Plus claire encore serait une action diplomatique, voire militaire, contre le « Daech qui a réussi », autrement dit l’Arabie Séoudite. Bref, comme le dit un chef d’Etat très populaire dans le reste du monde, il s’agirait de « traquer les terroristes au fond des chiottes ». Ce n’est peut-être pas une bonne méthode pour éradiquer le phénomène, mais c’est la seule connue à ce jour.

Mais le pouvoir français ne fait rien de tout cela. Il fait tout le contraire. Il laisse champ libre aux fanatiques et combat ceux qui les combattent tant à l’étranger qu’à domicile. Les circonstances des grands attentats terroristes relèvent à chaque fois des si criantes de sécurité ou d’information — comme la passivité des militaires de la force Sentinelle présents devant Bataclan, la censure des sévices horribles subies par les victimes, ou simplement la non-démission des ministres responsables qui contemplent ces tragédies en observateurs passifs et pleurnichants — qu’on en vient à soupçonner une vile alliance, en France, entre le pouvoir et le chaos.

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@ ajib.fr

La fabrique des tueurs

La tuerie de la Promenade des Anglais condense toutes ces aberrations en une scène proprement onirique. Un rêve éveillé — un cauchemar plutôt. La Promenade des Anglais est l’un des hauts lieux de l’Europe civilisée et décadente. Elle était fermée pour accueillir, sous régime d’état d’urgence, la foule des badauds du Quatorze-Juillet. La France sortait d’un mois d’attroupements à haut risque — l’Euro — où il ne s’était absolument rien passé, comme si les terroristes avaient tous été amateurs de football. Et soudain l’on a vu débouler sur ce boulevard inondé de bermudas un camion entièrement blanc — le blanc, couleur de l’Ihrâm, de la sacralisation et de la mort — qui allait tuer au hasard, roulant parfois au pas, comme en slow motion. Sur deux kilomètres, personne n’a pu l’arrêter, aucun des policiers présents (dont un motard héroïque) ne semble avoir eu l’idée de lui tirer dans les pneus. Pas de herse non plus pour protéger efficacement cette zone sensible sous état d’urgence contre les incursions motorisées. Sur deux kilomètres, le camion blanc a roulé dans du beurre. Puis il s’est immobilisé, on ignore encore pourquoi. La cabine fut alors arrosée de balles. C’est là que le terroriste d’un seul soir, tiré du néant tel un agent dormant, le présumé Mohammed Laouej Bouhlel, a trouvé la mort. Comme les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo. Comme Abdelhamid Abaaoud et sa cousine, mitraillés de 5000 cartouches (contre 11 ripostes seulement) dans un appartement de Saint-Denis le 18 novembre 2015. Comme Amedy Coulibaly. Tous ont emporté leurs motifs et leurs carnets d’adresses dans la tombe. La terror-sphère franco-islamique est une sphère du silence.

N’est réelle et incontestable dans cette affaire que la mort. La mort des victimes et celle de leurs bourreaux, et avec elle l’épouvantable souffrance des milliers de survivants. Au-delà de cette réalité qui ne mérite que le recueillement et la compassion, tout est onirique, trouble et déroutant. Et c’est voué à le rester. Les médias de grand chemin y veillent, en commercialisant la souffrance des innocents jusqu’à l’obscénité totale, tout en évitant avec la plus grande pudeur de tourner leur regard du côté où la curiosité professionnelle, le bon sens et le besoin de justice devraient le diriger.

@ lexpress.fr

Le lendemain du massacre, une vidéo partie des réseaux israéliens circulait en viral sur l’internet. On y voyait les policiers, à l’arrière du camion blanc, qui terrassaient, battaient puis emmenaient un homme en t-shirt gris après la « neutralisation » du chauffeur. Pour le pouvoir et les médias français, à l’heure où j’écris (soit 26 heures après l’événement), cet homme et cette vidéo n’existent toujours pas. Peut-être n’existeront-ils jamais. Le camion blanc doit demeurer une apparition mystérieuse et intimidante à l’instar de Moby Dick, la mythique baleine blanche de Herman Melville. Le pouvoir français et ses relais médiatiques, pour justifier leurs opérations criminelles au Moyen-Orient, ont besoin de scénarios simples et de consommateurs simplets.

Ce qu’ils ne voient pas — ou qu’ils ne voient que trop bien —, c’est qu’à force de fabriquer des abrutis sans pensée et sans racines, ils fourniront toujours plus d’agents dormants à l’Etat islamique, qui pourra les activer d’un claquement du doigt et qui le fait déjà. Le « recrutement » de Bouhlel ne tient peut-être qu’à la conjonction de ses frustrations conjugales avec le visionnage d’une vidéo de l’EI sur l’emploi des camions comme armes de guerre. Quoi de plus simple que d’enrober une vindicte suicidaire de nobles alibis religieux ? Contre cette démocratisation du fanatisme, ni les « frappes » dans le désert ni l’état d’urgence ne pourront rien.

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Slobodan Despot @ cyberspaceandtime.com