Les Amish, une contre-culture?

« Il est préférable de rester silencieux même au risque d’être pris pour un sot plutôt que d’ouvrir sa bouche et de lever tous les doutes. »

Faire sien un tel proverbe est une gageure. Non seulement y parvenir est un exploit mais s’empêcher de parler pourrait relever, dans nos sociétés, d’une forme de maltraitance. Pourtant, il y a des gens chez qui se taire et passer pour un sot est une vertu. Mieux : un art de vivre. Le bavardage est futile, le discours orgueilleux. Chez ces gens, l’humilité est la règle et le monde alentour, un théâtre déréglé. Les Amish vivent « dans ce monde mais ne sont pas de ce monde ».

Ils sont connus pour circuler en attelage (buggy), porter des vêtements cousus main dont la coupe est la même depuis trois cents ans, travailler la terre à la charrue, parler un dialecte germanique (le Pennsylvania Dutch), refuser l’électricité et toutes les technologies « frivoles », vivre entre eux et considérer l’extérieur comme un navire en perdition. Ils croient profondément en Dieu et se posent comme les ultimes successeurs des premiers chrétiens.

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Les Amish qui portent la barbe sont mariés © Mark Wilson.

La communauté n’est pas uniforme. Au cours des années, des désaccords et des fâcheries ont amené certains individus à se séparer du Vieil Ordre pour fonder un Nouvel Ordre, plus ouvert aux innovations, plus souple dans ses exigences et mieux inséré dans la société contemporaine. Il y a les Peachy Amish, les Beachy Amish et tout un tas de petites coteries toujours affiliées au groupe mais affranchies des normes de l’ancienne observance. Ayant accepté le tracteur et le téléphone, ils ont bravé l’interdit mais se reconnaissent toujours Amish, à présent dissidents.

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Jeunes parents © P.K. Weis.

Tous font partie de la secte historique des anabaptistes de Suisse, eux-mêmes schismatiques de la Réforme protestante du XVIe siècle. À cette époque, les protestants classiques considèrent que les enfants morts sans baptême sont damnés. Un petit groupe est convaincu que non : l’enfant, innocent par nature, est sauvé naturellement par la Passion du Christ. Il est plus juste d’être baptisé conscient, à l’âge de raison, et sur demande de l’intéressé, que de « recevoir » dans un état passif et insouciant. Suivent une dispute théologique, des anathèmes, des bagarres qui finissent en persécutions. Les anabaptistes s’organisent et forment un groupe distinct de protestants radicaux, tourmentés par les autorités officielles. Ils quittent la Suisse, s’installent en Alsace et dans le Palatinat où ils peuvent cultiver la terre dans une relative tranquillité. Deux pasteurs, figures militantes dans ces années d’épreuves, vont orienter leurs ouailles vers leur future identité : d’abord Menno Simons, au XVIe siècle, un Frison qui donnera le groupe des Mennonites, puis un siècle plus tard le Bernois Jakob Amman qui, luttant contre le « relâchement » des anabaptistes en général, créera sa propre dissidence, les Amish. Las, d’autres édits les pourchasseront à nouveau ; ils n’auront finalement d’autre issue que traverser l’océan et s’établir en Amérique du Nord.

Les voilà donc bien différenciés de leurs semblables et convaincus, en vase clos, de l’agrément divin. Fondamentalistes, les réponses à leurs questions sont contenues dans la Bible et leur règle de vie dans l’Épître de Jacques. Les quelques problématiques échappant au Livre sont résolues par un conseil d’Anciens qui, fort de sa sagesse et de son expérience, tranche les cas litigieux. Les principes amish sont aussi simples qu’idéalistes : vivre à la campagne, pieusement, au sein d’une famille et d’une communauté soudées.

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Quilt amish, 1930 @ Metmuseum.org.

Ces lignées perdurent et s’accroissent depuis des générations (8 à 10 enfants par femme) en Pennsylvanie, dans l’Ohio, l’Indiana, poussant maintenant jusqu’aux États mitoyens faute de terres à prix abordables. Ils ne se rassemblent pas en villages mais vivent parmi les « Anglais » (les non Amish) dans des fermes adjacentes et dans des rapports de bon voisinage. Il n’est pas rare qu’une famille amish demande à ses voisins « anglais » de garder le congélateur qu’ils ne peuvent posséder à la maison et de venir régulièrement y piocher leur volaille. L’électricité de l’État étant exclue, des générateurs au diesel alimentent souvent les quelques outils dont ils ont besoin pour travailler le bois ou le métal. Ils ne sont ni hostiles aux hôpitaux, ni opposés aux médicaments et aux soins modernes (dialyses, transfusions, greffes). Les femmes accouchent à la maison, assistées d’une sage-femme « anglaise » et la possibilité d’un transfert aux urgences en cas de complication est tout à fait permise. Même si les Amish privilégieront toujours les remèdes préparés en cuisine avec les produits du jardin, le modernisme en matière de santé n’est pas banni.

Leurs apparentes contradictions sont très bien vécues, l’essentiel étant de préserver ce qui a été construit avec persévérance au long des siècles : une identité singulière et ostensible qui les distingue du commun tout en suivant les valeurs évangéliques au plus près des textes. Les compromis sont ajustés sur des priorités de survie communautaire.

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Enfants amish du Vieil Ordre © P.K. Weis.

Entre 16 et 22 ans, tranche d’âge où l’individu fait son choix (se faire baptiser et rester Amish ou quitter l’Église), le rumspringa – « sautillement dans tous les sens » – permet aux jeunes de se frotter au monde, de sortir du groupe et d’affronter la réalité extérieure. Ils conduisent des voitures, vont au cinéma, se servent d’un ordinateur, fument, se maquillent, boivent de l’alcool, batifolent en vrac avec les « Anglais ». Si le jeune Amish rencontre un futur conjoint dans ces zones périlleuses, il ne pourra le présenter à sa famille puisque le mariage en dehors de la communauté est proscrit, à moins qu’il ne quitte officiellement celle-ci en refusant le baptême. La plupart des jeunes gens finissent ce rite de passage en rentrant au bercail, heureux de retrouver leurs valeurs traditionnelles, le confort affectif d’une famille unie et la solidarité communautaire. Les facilités offertes par la vie « mondaine » ne réussissent pas à combler les terribles carences et la désolation qu’ils ont pu observer au sein d’une société individualiste et libertaire.

Les Amish ne sont pas un groupe utopiste évoluant dans le meilleur des mondes clos. Ce ne sont pas non plus des naïfs et des imbéciles, même si leur savoir académique ne dépasse pas le premier secondaire. Leurs restrictions les focalisent sur une existence consacrée à bâtir un environnement solide, sur des principes religieux immuables et ne dépendre d’aucune institution officielle. Ils paient leurs impôts mais refusent toute assistance sociale ou juridique ; les cotisations de retraite ou dévolues à la veuve et l’orphelin sont versées dans leur propre système d’aide ou directement distribuées à ceux qui en ont besoin. Malgré leur fonctionnement autarcique et leur autonomie financière, ils réussissent fort bien sans assistance ni mécénat : leurs affaires sont florissantes, leurs champs labourés au soc de charrue toujours plus fertiles, leurs charpentes et leurs quilts très appréciés. Ils ne souffrent pas d’autisme ou d’Alzheimer, comptent en moyenne cinq générations d’enfants dans une vie et ne connaissent, en général, ni le suicide ni le meurtre.

Petite fille devant un buggy © P.K. Weis.

Ce qu’il y a d’exemplaire dans leur rigueur morale et leur obstination ne doit pas cacher les inconvénients d’une vie passée en permanence sous les yeux de ses pairs. Le moindre écart est sermonné, sanctionné, jusqu’à la repentance publique. Le départ volontaire de la communauté est sans retour. Le travail pénible est porté au pinacle. La soumission et l’obéissance restent des règles élémentaires intégrées dès le berceau. Quant à l’objection et le doute, ils n’ont pas leur place dans la communauté. Les Amish séduisent parce que leur esthétique sobre et sûre – la nature, les racines, l’authenticité – répond dans l’immédiat à la vulgarité ambiante. Mais cette esthétique n’est pas suffisante, elle recouvre des réalités que le profane ne peut soutenir très longtemps.

Unique, admirable, cette culture se maintient et résiste. Elle continue d’avancer, ferme et austère, dans un monde allant à contre-sens. Elle est belle, riche, pleine de promesses et concourt collectivement au Salut des hommes. Mais à une seule condition : en faire partie.

S. L.

Legeret-Jacques-L-enigme-Amish-Vivre-Au-Xxi-Siecle-Comme-Au-Xvi-Livre-895468629_MLL’énigme amish. Vivre au XXIe siècle comme au XVIIe, Jacques Légeret, Labor et Fides, 2000.

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5 réflexions sur “Les Amish, une contre-culture?

  1. Ton article est des plus intéressant. J’ai vécu dans le New Jersey et si je suis aussi allée en Pennsylvanie (notamment le Buck County, où vivait Pearl Buck), je n’ai pas vu d’Amish parce que je ne suis pas allée là où ils sont.Personnellement j’aurais bien acheté des produits amish, par exemple, mais j’étais mal à l’aise avec la conscience que, même si je ne le désirais pas, je les aurais sans doute vus comme une des attraction du coin. Comme j’ai été choquée de voir les Indiens du Sud Ouest vivre d’un tourisme qui les voit ainsi alors qu’ils sont surtout des personnes… j’ai hésité. Belle culture, mais comme tu dis… à condition d’y être nés!

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  2. Oui, il semble que ce soit un monde très fermé. Et les conditions de vie sont très difficiles, voire impossibles pour les gens extérieurs à cette culture. L’endogamie est la règle. Il y a quelque chose de fascinant chez eux: cette fidélité coûte que coûte à leur histoire, à leurs règles ancestrales mais n’oublions pas qu’ils sont et restent des fondamentalistes intransigeants.

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  3. J’avais entendu parler des Amish mais votre article fait le tour de la question de façon claire et précise. Ils sont sympathiques et infiniment respectables et nous montrent l’envers de notre civilisation de façon caricaturale.

    Aimé par 1 personne

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