Sabbat et tartan noir

“Garde ton esprit en enfer et ne désespère pas » – Saint Silouane l’Athonite.

Le Sabbat est le jour du Seigneur. Le dimanche des purs et durs de l’hyper-calvinisme dans le dernier bastion d’Europe des fondamentalistes chrétiens. Les Hébrides Extérieures, archipel au large de l’Écosse battu par les vents de l’Atlantique nord, sont tenues d’une main de fer par des puritains radicaux.

Outer Hebrides

Hébrides Extérieures © ngm.nationalgeographic.com

Lewis, Harris et North Uist sont le berceau du tweed – le vrai, estampillé, issu des moutons à tête noire et teinté aux extraits de lichen et de bruyère. Ces îles aux landes somptueuses dont les immenses plages de sable blond font presque oublier la rudesse du climat abrite aussi le sanctuaire des Wee Wee Frees, les gardiens jaloux du « Kirk », la « véritable » Église d’Écosse.

Moutons

Moutons à tête noire des H. B. © Catherine Anne McCallum

D’abord Frees parce que libres, indépendants du système religieux officiel d’Édimbourg (Church of Scotland). Et Wee parce que « petit » groupe résistant composé de quelques têtes pensantes (Free Church of Scotland). Puis Wee Wee car la première scission s’est encore divisée en un plus petit bloc d’ultras (Free Presbyterian Church of Scotland). On trouve même aujourd’hui des Wee Wee Wee Frees, membres du renouveau de l’Église écossaise primitive (Church of Scotland Continuing). Enfin, le jeu de mot associé au verbe « to wee » (faire pipi) permet toutes les déclinaisons et ravit leurs opposants.

Dans la sévérité religieuse, les Wee Wee Frees sont un monument du genre. À côté, nos tradis d’Écône font figure d’enfants de chœur. La chose est simple : si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, vous serez damnés. Stricto sensu. Ardents disciples d’une interprétation littérale de la Bible, ils proscrivent par principe tout ce qui ne s’y trouve pas. Les Écritures sont infaillibles. Les femmes doivent se soumettre aux hommes, porter les cheveux longs, se couvrir au culte et bannir le pantalon. La musique à l’église est prohibée, seuls les psaumes métriques sont chantés a cappella en gaélique. Les temples sont nus et blancs sans aucune figuration idolâtre, sans croix sacrilège ni décor liturgique, pas même un feston discret pour faire gentil. Non, les Wee Wee Frees sont rigoureux. Un pasteur perché en chaire insiste, martèle et tonne à l’auditoire des réprimandes, des sentences et des condamnations. Nous sommes d’indécrottables pécheurs. Et les authentiques fidèles de la petite Église dissidente sont les Élus.

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Conseil religieux (consistoire) de Uig, île de Lewis, 1976 © Comann Eachdraidh Uig.

Élection et prédestination sont les deux mamelles de la foi presbytérienne « libre ». Farouchement attachés à la confession de foi de Westminster (1646), ces chrétiens issus de la Réforme protestante réactualisent les thèses les plus désespérées de Calvin. Ils s’autoproclament la fine fleur du petit groupe d’élus appelés au Salut. Les autres, en dehors de l’Église, se consumeront dans le feu de la géhenne. Ils partent du postulat – ou plutôt de la certitude – que l’homme est totalement déchu par nature – une loque rivée au Mal – suite au péché d’Adam. Ils pensent aussi que certains hommes (eux, en particulier) sont prédestinés à la Vie éternelle car choisis par le Tout-Puissant en dehors même de leurs bonnes œuvres et de leur piété. Comme Dieu a déjà totalement verrouillé l’accès au Ciel, l’intercession du Christ est limitée aux seuls élus. Ces derniers, tournés irrésistiblement vers le Père par élection, seront de toute façon sauvés quoi qu’il advienne. Lorsqu’on est élu, on ne peut être dés-élu. La garantie du paradis joue ad vitam aeternam. Et comme l’on craint le Seigneur, il est conseillé de garder toujours à l’esprit que « les afflictions sanctifiées sont des promotions spirituelles ». Ambiance.

Free Presbyterian Church Tarbert Isle of Harris

« Et quiconque alors invoquera le nom du Seigneur sera sauvé », église de Tarbert, île de Harris, H. E. © Sandrine Lagorce.

La chose sacrée entre toutes est le 4e commandement selon les Tables de la Loi : « N’oublie jamais de me consacrer le jour du Sabbat ». Décret intouchable, inaliénable. Le Sabbat que l’on suit aux Hébrides est la version biblique du dimanche (mais interdiction formelle de prononcer ce mot païen). Le jour du saint repos est dédié exclusivement au culte et à la lecture des Écritures. Et gare à celui qui briserait cette auguste règle. Ce jour-là, les balançoires sont cadenassées, le linge qui sèche au vent rentré, les transports publics interrompus, les journaux et les romans mis sous clé. Ordre est donné de ne pas écouter de musique, de ne pas danser, ni même courir, chanter, fredonner, siffler ou quoi que ce soit. Tout le monde est terré à la maison et commente les versets bibliques en famille.

Cette sévérité outrancière a pourtant été battue en brèche. La compagnie de ferries locale, excédée, a osé violer le Sabbat malgré la menace du feu éternel. Une traversée dominicale et sacrilège eut lieu entre l’île de Harris et celle de North Uist au nez et au collier de barbe des puritains furieux. Les sabbatarianistes, socialement puissants, ont eu beau mettre la pression, prédire un jugement divin des plus sévère, leur « Thou Shall Not Sail » incantatoire fut jeté par-dessus bord.

Idem pour la compagnie aérienne. Elle aussi a rompu l’interdit malgré les menaces et les pétitions. Le « Thou Shall Not Fly » des ministres du culte ne fut pas écouté. Cependant, les Wee Wee Frees ont exigé des aménagements. Arrivés un dimanche pour attraper notre vol Lewis-Édimbourg, nous avons trouvé porte close. Quelques minutes avant le décollage, une petite dame avec son trousseau de clés est venue nous ouvrir l’aéroport. Puis un homme a suivi pour enregistrer nos bagages et faire la sécurité sur le tarmac. Le dimanche matin, Stornoway est une ville totalement déserte. Ses habitants sont tous au culte.

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Dimanche, jour du Sabbath sur l’île de Lewis, H. E. © thetimes.co.uk

Le feu révérend Macleod fut en son temps l’oracle des Hébrides Extérieures. Il écrivit même à la reine d’Angleterre pour lui reprocher sa visite d’État à « l’Antéchrist, cet homme de péché et ce fils de perdition » qu’est le pape. Selon lui, cette entrevue « blasphématoire » fut la cause cette année-là des épidémies de fièvre aphteuse dans les troupeaux et d’une série d’accidents ferroviaires en Grande-Bretagne. En 2004, ce même prophète en complet veston et boutons de manchette déclara que le tsunami – qui fit plus de 220 000 morts – était juste une réplique du déluge « selon Genèse 7, 1-8, 22 » et visait « à faire trembler les hommes » pour qu’ils « reconnaissent enfin leurs vices ». Dieu est sévère mais juste : les victimes avaient brisé le Sabbat. Elles ont donc été punies.

Ce jusqu’auboutisme autoritaire fait partie des coutumes. Belle et morbide à la fois, l’existence est donc en équilibre entre salut et damnation. Une telle vision de la vie perdure encore de nos jours dans cet archipel, dernier fortin d’une culture religieuse radicale profondément ancrée dans les foyers. Du moins, théoriquement. Les gens suivent le culte pour sauver les apparences mais beaucoup, une fois rentrés chez eux, font fi des invectives du consistoire. Lassés des querelles de pouvoir au sein des différentes chapelles du « Kirk », lassés des tartuffes et des donneurs de leçons, ils assouplissent d’eux-mêmes certains interdits. Mais leur foi demeure puissante, sincère, enracinée et liée par l’histoire écossaise à leurs lointains ancêtres.

St Kilda

Ile de Hirta dans l’archipel de Saint Kilda, Hébrides Extérieures © Damien Personnaz.

Au XIXe siècle, le nettoyage ethnique des Highlands et des îles par les nouveaux propriétaires terriens non issus des clans de vieille souche, a laissé une trace indélébile dans les mémoires. Les fameuses Clearances ont chassé les fermiers écossais de leur terre d’origine, les forçant à émigrer vers les basses terres industrielles, vers l’Australie et l’Amérique. La mainmise britannique sur les pasteurs locaux a créé une résistance. Le presbytérianisme dans sa version lewisienne a grandi, synodal, détaché des petits seigneurs et de l’État. L’épiscopalisme hiérarchique s’en est retourné, caqueux, en Angleterre. L’Église libre d’Écosse et ses avatars ont chèrement conquis leur indépendance et ne veulent plus lâcher cette immunité qu’ils arborent comme une médaille. L’extrême rigueur est une distinction, une preuve de l’agrément divin.

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Bearnaraidh, île de North Uist, H. E. © Damien Personnaz.

Cette intransigeance religieuse masque pourtant une spiritualité profonde, burinée au fil des âges par les aléas d’une vie difficile. Les valeurs évangéliques sont pénétrées, ressassées, assimilées par les générations successives. Elles laissent toutefois un champ de contemplation personnelle que rien ne peut contraindre; une sorte de religiosité expérimentale et intime allant chercher loin dans la mémoire des îles et des aïeux. Leur foi est nourrie aux vieilles légendes celtiques et au souvenir des ermites irlandais du Haut Moyen Âge venus évangéliser leurs terres de mystères et de brouillard avec cette étrange langue gaélique.

Le dieu des Celtes était comme l’océan : emporté et inflexible. L’idée d’élection et de prédestination est solidement amarrée aux âmes depuis le temps des druides et des pierres levées. La Providence est souveraine et ne donne pas d’explication lorsqu’un chalutier rentre ou ne rentre pas au port, lorsqu’un enfant est pris dans les glaces d’un firth ou lorsqu’une génération entière périt par la famine. Ici, la nature est âpre « selon la volonté de Dieu ». Mais le moindre rayon de soleil transfigure les eaux noires des lochs. Aujourd’hui, quelques pasteurs osent timidement faire passer un peu de cette éclaircie à leurs ouailles mais les tentatives restent encore discrètes. Les Hébrides des Wee Wee Frees ont l’instinct de survie. Tradition du tartan noir oblige.

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Island Spirituality. Spiritual Values of Lewis and Harris, Alastair MacIntosh, The Islands Book Trust, 2013.

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10 réflexions sur “Sabbat et tartan noir

  1. Ca me rappelle un « pasteur » (auto-proclamé) luthérien aux USA. Il affichait piété et mansuétude, se disait d’ailleurs trop supérieur pour accepter les boulots qu’on lui offrait (car n’ayant pas une vraie église, il « devait travailler », le pauvre hère) et donc laissait sa femme se tuer en leçons de piano itinérantes tandis que lui chantait en s’accompagnant à la guitare que Dieu était notre salut lalalère lalala. Quand la guerre en Irak a eu lieu, l’épouse a dû laisser tomber sa correspondante française depuis plus de 20 ans, parce que la France ne voulait pas entrer dans le conflit.

    Puis j’ai lu dans un torchon local qu’il incitait ses fidèles à ne plus intervenir dans une oeuvre de charité locale car le président avait accepté d’être photographié avec… un papiste!

    Mais comme tu dis… ils ne décapitent pas, il faut leur reconnaître ça 🙂

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  2. Devant ces exemples, on ne sait jamais s’il faut éclater de rire ou s’affliger. Les deux, probablement. Il y a de ces personnages, caricatures d’eux-mêmes, dont on se demande s’ils ne sont pas des créatures tout droit sorties d’un album de BD. La réalité dépasse souvent la fiction…

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  3. Oui, assez effrayant dans la noirceur et l’auto-flagellation. Cela donne froid dans le dos lorsque l’interprétation biblique prend cette allure radicale, lorsque la forme excède le fond. Je me souviens que lorsque je lisais des passages de la Bible à mon fils petit, je prenais souvent la tangente tant ce Dieu tonitruant m’excédait. Heureusement pour nous, il y eut le Nouveau Testament qui nous réjouit par sa tendresse, son pardon, son goût des autres et des humbles. La spiritualité s’accorde alors avec l’amour universel et la simple beauté des choses.

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  4. Oui, le fondamentalisme verrouille tout; il y a même une forme de nécrose spirituelle dans la lecture littérale de tous les textes. D’un autre côté, il y aussi des exégèses qui s’éloignent beaucoup trop, qui se perdent dans la « cité des coucous » et qui ont tendance à interpréter de manière trop lâche des faits confirmés.
    Le bon chemin, nous disent tous les grands mystiques, est la joie. C’est le signe le plus sûr, paraît-il.

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  5. C’est plus l’image d’un enfer que ces personnes véhiculent, ils se servent des textes religieux qu’ils ont pris à la lettre pour asseoir leur pouvoir et l’inverse existe également, il y a toujours ce côté extrémiste quand la religion devient une affaire d’homme…

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  6. Oui, l’ambiance religieuse est rude, je le confirme. Tout y est assez contracté. Les envolées mystiques sont inconnues (quoique…), en tout cas bridées au maximum. En revanche, la puissance de la nature (à la fois difficile et sublime) ouvre un champ de perception puissant. Là-bas, nous avons eu quelques nuits peuplées de rêves très étonnants ainsi que des sensations pour le moins étranges dans certains endroits…

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  7. Il y a des lieux sacrés ou des sites comme celui-ci où l’énergie qui s’en dégage résonne en nous par le biais des rêves et des sensations. Ce sont toujours d’étonnants et enchanteurs moments ! 😉 Bonne fin de journée Sandrine !

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